Introït Dominus dixit ad me

Le temps liturgique de l’Avent s’achève bientôt. Il est temps d’accueillir sur terre le Fils de Dieu. L’Église propose à toute la communauté chrétienne au début de la Messe de minuit un texte, très simple et assez bref, extrait du psaume 2 (v. 7 pour le corps et v. 1 pour le verset de psaume) :

Dominus dixit ad me : Filius meus es tu, Ego hodie genui te.
Ps. Quare fremuerunt gentes : Et populi meditati sunt inania ?

Le Seigneur m’a dit : Tu es mon Fils ; Moi, aujourd’hui je t’ai engendré
Ps. Pourquoi ce tumulte des nations, ce vain murmure des peuples ?

La mélodie grégorienne de cet introït, une fois de plus, reste surprenante, pour ne pas dire désarçonnante : un ambitus mélodique d’une quinte parcouru presque uniquement au moyen d’intervalles de seconde et de tierce semble être un contre sens musical en cette grande fête du mystère de l’Incarnation de Dieu devenu homme. Soyons prudent ! Comme souvent, pensons par exemple au Resurrexi du matin de Pâques ou à l’introït Dum medium silentium du temps de Noël, l’Église sait conduire son peuple jusque dans l’essence du mystère, au sein même de la Trinité, à travers les quelques lignes d’une pièce grégorienne, sans s’arrêter aux côtés plus immédiats et visibles de la réalisation du mystère. L’introït de Noël ne déroge pas à cette règle.

Au cours du temps de l’Avent, les fidèles se sont unis aux saints de l’ancienne Alliance pour implorer la venue du Messie Rédempteur annoncé depuis la nuit des temps. Les psaumes messianiques, comme les psaumes 2 ou 109, chantent cette attente du Fils de Dieu. Les pièces grégoriennes de la messe de minuit utiliseront ces psaumes : pour l’introït et l’Alléluia, les versets 7 et 1 du psaume 2 ; pour le graduel et l’antienne de Communion, le psaume 109, versets 1et 3. Seul, l’offertoire se distingue par l’utilisation du psaume 95, psaume du règne de Yahvé, chant d’hommage de tous les peuples au Seigneur.

Les prophètes ont annoncé aussi sa venue. Citons le livre d’Isaïe, 9, 6 : « Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné. » ou encore celui de Michée, 5, 2 : « C’est pourquoi Il les livrera jusqu’au temps où celle qui doit enfanter enfantera ». Avant l’Incarnation, « Dieu qui n’a ni corps, ni figure, ne pouvait absolument pas être représenté par une image. Mais maintenant qu’Il s’est fait voir dans la chair et qu’Il a vécu avec les hommes, je peux faire une image de ce que j’ai vu de Dieu. […] Le visage découvert, nous contemplons la gloire du Seigneur » [1]

Pourtant dans notre monde, « comme la tombée du jour précède l’irruption de la nuit, une fin d’été annonce déjà l’hiver, l’enchaînement mécanique des choses ne peut laisser place à un inédit ou à l’inattendu […] Le futur est d’emblée examiné sous toutes les coutures, enserré dans l’étau des prévisions ou des projections de toutes sortes. […] Et pourtant, voici qu’une nouveauté absolue éclate dans la monotonie des jours. Quelque chose que l’homme n’avait pas imaginé ! Qui n’était pas monté dans son cœur ! Que n’avait pas envisagé sa raison ! Quelque chose de totalement déconcertant : Noël. Dieu dans un bébé. Ce qui dépasse l’homme, manifesté dans ce qui l’est à peine. Un Dieu qui babille, sourit et pleure, et qui suce le sein de sa mère, Marie »[2]

Dans cette naissance, tout est mystérieux et ce n’est pas une mince affaire ! La théologie nous dit explicitement : l’Incarnation est l’union de la nature divine et de la nature humaine dans la seule personne du Verbe. La seconde personne de la Sainte Trinité, existant de toute éternité comme le Père, invisible comme Lui, est venue à un moment donné assumer notre nature humaine en prenant sur terre un corps et une âme, semblables aux nôtres hormis le péché, dans le sein de la Bienheureuse Vierge Marie. « Tout est mystérieux dans les jours où nous sommes. Le Verbe de Dieu, dont la génération est avant l’aurore, prend naissance dans le temps ; un Enfant est un Dieu ; une Vierge devient mère et reste Vierge ; les choses divines sont mêlées avec les choses humaines, et la sublime et ineffable antithèse exprimée par le disciple bien-aimé dans ce mot de son Évangile : Le Verbe s’est fait chair, s’entend répété sur tous les tons et sous toutes les formes dans les prières de l’Eglise : car elle résume admirablement le grand événement qui vient d’unir dans une seule personne divine la nature de l’homme et la nature de Dieu »[3].

Les quelques lignes de l’antienne d’introït rapportent la génération divine de Jésus, sa génération éternelle. Mais elles peuvent aussi s’appliquer à l’Hodie de la crèche où le Père reconnaît son Fils. Il est le Fils, fait homme certes, mais qui demeure le Fils. Il ne s’agit plus d’une simple adoption, comme pour Israël, peuple élu de Dieu, mais réellement de son Fils, comme Saint Jean l’écrit dans le Prologue du quatrième Évangile : « Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14). Bien plus, cet Hodie se répète aussi en chaque âme où le Père engendre son Fils dans l’inhabitation de la Trinité et où le Verbe proclame sans fin sa génération. Dialogue mystérieux, simple et profond, échange secret entre le Père, le Fils, l’Esprit et l’âme qui les accueille. Ainsi, une divine conversation, emprunte d’une grande intimité, s’établit dans la Crèche de Bethléem qui ne finira pas tant qu’il y aura la foi sur la terre ! La mélodie grégorienne apportera la version musicale de cet échange, permettant ainsi à tout le peuple de Dieu de goûter, ou du moins d’approcher, ce dialogue dans notre modeste humanité pécheresse. Dès ses premiers mouvements, le cœur de Jésus a battu pour Dieu.

La venue de l’ange Gabriel le jour de l’Annonciation s’est aussi déroulée dans une atmosphère de mystère. Le récit de Saint Luc (Lc, 1, 27 – 38) en témoigne. L’ange s’adresse à Marie : « L’Esprit Saint surviendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; et c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu (v. 35) ». Comme pour la Résurrection le jour de Pâques, ce sont les anges qui annoncent cette naissance aux bergers : « Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce la bonne nouvelle d’une grande joie, qui sera pour tout le peuple : il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur, qui est Christ Seigneur ». (Luc, 2, 10, 11)

L’incarnation de Notre Seigneur est le mystère central du Christianisme. Sans Incarnation, pas de Rédemption. La naissance du Christ ouvre une nouvelle ère. La lumière reprend ces droits sur les ténèbres. Dans son homélie sur la Nativité, Saint Grégoire de Nysse dit « En ce jour que le Seigneur a fait, les ténèbres commencent à diminuer, et la lumière prenant accroissement, la nuit est refoulée au-delà de ses frontières ». « Le mystère de Noël est un mystère de d’illumination, et la grâce qu’il produit dans notre âme l’établit, si elle est fidèle, dans ce second état de la vie mystique qui est appelé Vie illuminative »[4] Le Christ pourra ainsi affirmer : « Je suis la lumière du monde » (Jn, 8, 12). L’importance de ce mystère est tel qu’il est chanté avec un léger ralentissement ou proclamé tous les jours de solennité ou dimanches de l’année liturgique au moment du Credo : « [Jésus-Christ a été] conçu du Saint-Esprit, né de la Vierge Marie ». Pour lutter contre les diverses hérésies du début de l’ère chrétienne, les premiers Conciles œcuméniques (Nicée en 325, Éphèse en 431, Chalcédoine en 451 ou Constantinople en 553) ont précisé et affirmé que le Christ est engendré, non pas créé, que « le Verbe, en s’unissant dans sa personne une chair animée par une âme rationnelle, est devenu homme »[5], une personne et deux natures. Saint Thomas, dans son commentaire sur le Credo, insiste sur la nécessité pour le chrétien de croire au mystère de l’Incarnation : «Il est nécessaire au chrétien de croire au Fils de Dieu, nous venons de le montrer. Mais cette foi ne suffit pas. Il nous faut croire également à son Incarnation… Le Verbe de Dieu, aussi longtemps qu’il demeurait dans l’intelligence du Père, était connu seulement de son Père ; mais une fois revêtu d’une chair, comme le verbe de l’homme se revêt du son de la voix, il s’est manifesté au dehors pour la première fois et s’est fait connaître »[6]. Poursuivant son commentaire, l’Aquinate tire plusieurs conséquences à partir du mystère de l’Incarnation pour l’instruction des fidèles : un affermissement de notre foi, car si les Patriarches, les Prophètes et saint Jean-Baptiste révélèrent différentes choses sur Dieu, les hommes ne donnèrent pas à leurs paroles une foi égale à celle qu’ils accordèrent au Christ, qui fut avec Dieu, bien plus, qui fut un avec lui ; une espérance élevée, car le Christ s’est fait homme pour que nous devenions Dieu ; un embrasement de notre charité, car Dieu, créateur, s’est fait créature pour nous ; un encouragement à garder notre âme pure car l’homme possède une nature ennoblie par l’union de cette dernière avec le Verbe de Dieu ; enfin un désir d’atteindre le Christ, car il est notre frère.

Par cette arrivée de Dieu dans l’humanité, le temps de Dieu fait irruption dans le temps des hommes, l’infini, dans le fini. « Mais lorsque les temps furent accomplis, Dieu a envoyé son Fils; il est né d’une femme… pour faire de nous ses fils » (Ga 4, 4-5). Dieu a choisi cet instant depuis toute éternité. « Cet intense passage paulinien nous parle des ‘temps accomplis’ et il nous éclaire sur le contenu de cette expression. Dans l’histoire de la famille humaine, Dieu a voulu introduire son Verbe éternel en lui faisant assumer une humanité comme la nôtre. A travers l’incarnation du Fils de Dieu, l’éternité est entrée dans le temps, et l’histoire de l’homme s’est ouverte à l’accomplissement dans l’absolu de Dieu. Le temps a été — pour ainsi dire — ‘ touché ‘ par le Christ, le Fils de Dieu et de Marie, et il en a reçu des sens nouveaux et surprenants: il est devenu temps de salut et de grâce »[7]. Notre Saint Père poursuit : « Le texte paulinien veut également souligner le mystère de la proximité de Dieu avec l’humanité tout entière. C’est la proximité propre au mystère de Noël: Dieu se fait homme et la possibilité inouïe d’être un fils de Dieu est offerte à l’homme. Tout cela nous remplit d’une grande joie et nous conduit à élever notre louange à Dieu. Nous sommes appelés à dire, à travers notre voix, notre cœur et notre vie, ‘ merci ‘ à Dieu pour le don de son Fils, source et accomplissement de tous les autres dons avec lesquels l’amour divin comble l’existence de chacun de nous, des familles, des communautés, de l’Église et du monde. »[8]

Pour Pèguy,: « C’est vraiment un grand mystère que cette sorte de ligature du temporel et du spirituel. On pourrait dire que c’est une sorte d’opération d’une mystérieuse greffe. Le temporel fournit la souche ; et si le spirituel veut vivre, s’il veut continuer, s’il veut fleurir, s’il veut fructifier, le spirituel est forcé de s’y insérer. » [9]

« Dieu s’est fait homme pour que l’homme sauvé devienne Dieu » disent les Pères de l’Église « car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en Lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle » (Jn 3, 16). Voilà la raison principale de cette naissance. C’est une renaissance de l’humanité après la chute d’Adam. Le Christ ouvre une aube nouvelle, « car la grâce de Dieu est apparue, salutaire à tous les hommes » (Tt 2, 11) proclame la lecture de cette messe. « Le Verbe s’est fait chair pour être notre modèle de sainteté »[10]. « Je suis la voie, la vérité et la vie ; nul ne vient au Père sans passer par moi » (Jn 14, 6). Dans son sermon pour la Nativité de Notre Seigneur, Saint Léon le Grand affirme que « le Fils de Dieu prit la nature propre du genre humain afin de le réconcilier avec son auteur »[11]. « Cette descente de Dieu dans notre humanité en ce qu’elle a de plus fragile et de plus déroutant révèle le prix qu’il a payé pour retourner notre histoire, comme la terre par le labour »[12]

Abordons maintenant la version musicale de ce chant d’amour entre le Fils et le Père. Cette composition assez brève se joue sur un ambitus restreint : cinq notes conjointes du do au sol. Ce pentacorde s’inscrit dans le deuxième mode ayant pour finale ré. Dans l’ensemble, cette mélodie ne comprend aucune difficulté et cependant il s’en dégage une profondeur, une intensité qui peut aider les fidèles à se plonger dans le mystère de Noël. Tout en étant du 2e mode, la mélodie reste très légère, planante. Cette atmosphère d’extase divine est renforcée par la présence des notes longues distropha sur ‘dixit’ ou tristropha sur ‘ego’ et ‘hodie’ donnant vraiment l’impression de fermeté, de stabilité, de dignité et majesté toute divine. C’est toute une ambiance de mystère, de surnaturel qui progressivement s’établit et permet ainsi aux fidèles de goûter dle dialogue au sein de Trinité entre le Père et le Fils, et d’en tirer de grands profils spirituels. La légèreté des neumes utilisés, ainsi que l’absence de grandes vocalises favorisent aussi l’atmosphère priante de cette antienne. Avec ces quelques caractéristiques assez simples, la mélodie reste sculptée autour du mot latin, mettant ainsi en relief chaque mot avec une couleur différente.

Deux phrases musicales composent cette antienne. Elles débutent toutes les deux par le même motif musical : ré – fa – sol – fa – fa – ré comme deux versets de psalmodie. La reprise sur ‘ego’ du motif précédemment employé sur ‘Dominus’ met en relief l’identité du sujet : c’est le Père qui parle et qui engendre. Ces trois notes suffisent à générer une ambiance de prière : une tierce mineure ré – fa suivie d’un ton plein fa – sol. Matériel musical simple, voir simpliste, n’oublions pas que c’est un enfant, un nouveau né qui chante. Le motif mélodique de quatre notes ornant la première syllabe de chacune des phrases sera à chanter de manière fluide, avec un legato unissant dans un même élan généré par l’accent, sans aucun appui intensif sur les notes suivantes.

Puis la mélodie de la première phrase musicale se poursuit sur une série de notes longues tristropha et distropha (composées de strophicus, donc léger) sur la corde fa apportant un climat de paix, de calme et de douceur, alternées avec quelques légers retours sur la note ré qui sera chantée avec beaucoup de légèreté. Après ces quelques ondulations musicales, la deuxième incise se conclut sur les mots ‘ad me’. Toujours avec légèreté, la sous finale ‘do’ vient renforcer la stabilité musicale de l’ensemble de la phrase. La troisième incise de cette première phrase ‘Filius meus es tu’ nous conduit vers le sommet mélodique sur le mot ‘meus’. Ainsi, ce n’est pas le mot ‘Filius’ qui est mis en relief, mais l’adjectif possessif qui lui est associé. La mélodie se développe autour de la finale ré sur ‘filius’ avant de monter avec souplesse autour du fa sur ‘meus’, accompagné d’un léger crescendo. Les deux neumes de ‘meus’ sont expressifs : clivis épisémée pour la première syllabe, podatus carré ou pes quadratus pour la finale du mot demandant ainsi une certaine insistance. Comment ne pas penser au passage du Baptême du Seigneur, lorsque Notre Seigneur Jésus-Christ reçoit l’onction d’une voix partie des cieux : « Celui-ci est mon Fils, le Bien aimé, qui a toute ma faveur » (Matth. 3, 17). Notre Seigneur est le Fils Unique de Dieu, égal au Père, Verbe incarné. Puis, la phrase musicale se conclut très légèrement sur la sous finale do.

La deuxième phrase débute sur le même motif mélodique, comme un écho insistant sur le mot ‘ego’. Le caractère aérien de la mélodie se poursuit toujours avec beaucoup de souplesse et de légèreté. Comme la phrase précédente, la mélodie nous conduit vers le mot ‘genui’, sommet mélodique de la deuxième phrase. Le Verbe, Parole incréé du Père, fait chair, redit pour nous cette parole en chantant sa génération éternelle.

Au cours de cette antienne immatérielle, l’église nous propose le dialogue secret que le Fils entretient avec le Père. La mélodie, pleine de beauté, spiritualise ces paroles divines et les fait pénétrer au plus profond du cœur de l’homme. « Durant les instants qui ont précédé, dans les délicieuses antiennes et les beaux répons de l’office, l’Église a célébré cette fleur de beauté que vient de nous donner la tige de Jessé, Notre-Dame ; tous les chants étaient frais et joyeux. Maintenant, tout se tait. Le Seigneur est là, cette fois, petit enfant. […]  Assis sur les genoux de sa Mère, Il entend sur Lui la parole substantielle du Père, et y faisant écho, Il chante sa génération éternelle. C’est comme une prise de conscience de tout ce qu’Il est, dés son entrée dans le monde, comme une sorte d’action de grâce à son Père. Parce qu’Il est Dieu et qu’Il dit des choses divines et éternelles, la mélodie sera évidemment admirable de sérénité et de paix, de grandeur. Mail Il dit ces choses comme un petit enfant ; aussi tout est simple, gracieux, fin, délicat, ravissant ; et la mélodie, loin de s’opposer à cette légèreté d’allure, s’y prête au contraire merveilleusement »[13].

Le texte du psaume apparaît alors en contraste saisissant avec le mystère qui a été rappelé : Pourquoi ce tumulte des nations, ce vain murmure des peuples ? « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas accueilli » (Jn 1,11). Aller à Dieu passe maintenant par l’enfant de la crèche, car déjà il a reçu du Père un nom, son nom : Sauveur, Jésus.

 


[1] Saint Jean Damascène, Discours sur les images, 1, 16.

[2] Mgr Dominique Rey, Les mystères du Rosaire, La Nativité.

[3] Dom Guéranger, année liturgique, le temps de Noël, tome 1, Chap. II – La mystique de Noël.

[4] Dom Gueranger, année liturgique, le temps de Noël, tome 1, Chap. III – La pratique du temps de Noël.

[5] CEC, n°466.

[6] Saint Thomas, commentaire sur le Credo, a.3, n° 45.

[7] Benoît XVI, Homélie des Vêpres du 31 décembre 2009.

[8] Benoît XVI, Homélie des Vêpres du 31 décembre 2009.

[9] Pèguy, L’argent.

[10] CEC, n°459.

[11] Saint Leon le Grand, Sermon I, 1er sermon.

[12] Mgr Dominique Rey, Les mystères du Rosaire, La Nativité.

[13] Dom Gajard, Les plus belles mélodies grégoriennes, page 48

 

Communion Hoc Corpus

Comme antienne de communion du Jeudi Saint, l’Église propose les paroles du Christ à la méditation des fidèles, ces paroles que le prêtre a prononcées quelques minutes plutôt au cours de la Consécration :

Hoc corpus, quod pro vobis tradetur :hic calix novi testamenti est in meo sanguine, dicit Dominus :hoc facite, quotiescumque sumitis, in meam commemorationem.

« Ceci est mon corps qui sera livré pour vous ;Ceci est le calice de la nouvelle alliance en mon sang, dit le Seigneur.Cela, faites-le, chaque fois que vous en prenez, en mémoire de moi ».

Dans la forme extraordinaire du rite romain, cette pièce grégorienne se chante au 5e dimanche de Carême, encore appelé 1er Dimanche de la Passion.

Le texte de cette antienne est tiré de la première lettre de St Paul aux Corinthiens, chapitre 11, versets 24 et 25. Ce texte de l’institution de l’Eucharistie vient s’ajouter aux récits des trois synoptiques : saint Matthieu XXVI, 26 – 28, saint Marc XIV, 22 – 24, et saint Luc XXII, 19, 20. Le texte de saint Paul, considéré habituellement comme le plus ancien, a été rédigé aux environs de l’an 55 à Ephèse. Comme Saint Paul l’indique lui-même dans le verset précédent les paroles de l’institution « Pour moi, en effet, j’ai reçu du Seigneur ce qu’aussi bien je vous ai transmis ». En ce qui concerne les synoptiques, la datation demeure encore très discutée. On peut raisonnablement la situer de façon traditionnelle avant 70.

Il est probable que les Apôtres n’ont pas mesuré toute la portée des paroles du Christ et la mission que le Seigneur allait leurs confier en ce Jeudi Saint, porte d’entrée du mystère pascal. L’Eglise n’était pas encore née. La lumière de la résurrection n’avait pas encore brillé sur le monde. Le Saint-Esprit n’avait pas illuminé le cœur des apôtres. Le mystère eucharistique trouve sa source dans le mystère pascal. Tout au long de ses trois années d’enseignement, le Seigneur a préparé les apôtres à ce don total pour sauver les hommes. A de nombreuses reprises, il leur a annoncé sa mort et sa résurrection. Mais de pauvres pêcheurs ne pouvaient mesurer l’ampleur du sacrifice du Fils de Dieu. Ce don d’amour au moyen duquel il resterait présent de façon réelle jusqu’à la fin des temps. Après la Transfiguration de Notre Seigneur, Pierre, Jacques et Jean s’interrogeaient sur ce que voulait dire « ressusciter d’entre les morts » (Mc IX, 10). Le Christ a dit et redit qu’il n’abandonnerait pas les hommes. « Depuis que, à la Pentecôte, l’Église, peuple de la Nouvelle Alliance, a commencé son pèlerinage vers la patrie céleste, le divin Sacrement a continué à marquer ses journées, les remplissant d’espérance confiante »[1].

Lors de la Cène, Jésus anticipe l’offrande libre de sa vie en appelant ses apôtres à perpétuer le mémorial de son sacrifice. Il institue le sacrement de l’Eucharistie, « sacrement de l’amour, signe de l’unité, lien de la charité, banquet pascal dans lequel le Christ est mangé, l’âme est comblée de grâce, et le gage de la gloire future nous est donné »[2]. Par ce sacrement, qui procède « selon un mode que le Logos est seul à connaître » (St Cyrille d’Alexandrie), Il permet à l’Église, son Épouse bien-aimée, nourrie ainsi de sa présence, de vivre et de poursuivre son œuvre. En instituant le sacrement de l’ordre, il établit des hommes comme prêtres de cette nouvelle Alliance qui auront pour mission de poursuivre son œuvre.

En parcourant les enseignements du Magistère de l’Église, des Pères de l’Église, des Saints, on rencontre des textes d’une grande beauté illustrant ce don du Fils de Dieu. Aussi, les quelques passages ci-dessous évoqueront ce sacrement de l’Eucharistie permettant de mieux saisir l’apport musical de la mélodie grégorienne.

Saint Augustin, dans ses Confessions (livre VII, 10, 16), fera dire à l’Eucharistie : « Je suis la nourriture des forts ; crois et tu me mangeras. Tu ne m’assimileras pas à toi, comme la nourriture de ta chair, c’est toi qui t’assimilera à moi ».

Au IVe siècle, Saint Ephrem le syrien utilise l’image de la braise tirée du prophète Isaïe (cf. 6, 6). Le chrétien touche et consomme la braise qui est le Christ lui-même : « Dans ton pain se cache l’Esprit qui ne peut être consommé ; dans ton vin se trouve le feu qui ne peut être bu. L’Esprit dans ton pain, le feu dans ton vin : voilà une merveille accueillie par nos lèvres. […] Au lieu du feu qui détruisit l’homme, nous avons mangé le feu dans le pain et nous avons été vivifiés » (Hymne De Fide 10, 8-10).

Parmi les théologiens du XIIIe siècle, une figure se détache tout particulièrement, celle de Saint Thomas d’Aquin. Dans la Tertia Pars de sa Somme théologique, il développe une véritable doctrine de l’Eucharistie. A la demande du pape Urbain IV, il écrit les textes, les hymnes de l’office de la Fête-Dieu. Lisons ou chantons le 5e verset de l’Hymne Pange lingua : « Il est grand, ce sacrement. Adorons-le, prosternés. Que s’effacent les anciens rites devant le culte nouveau ! Que la foi vienne suppléer aux faiblesses de nos sens ». Ou encore la séquence Lauda Sion de cette même fête, toujours écrite par l’Aquinate où il reprend une partie de la doctrine eucharistique développée dans la Somme. Pensons aussi à l’hymne Adoro Te.

De nombreux prodiges eucharistiques ont marqué la vie de l’Eglise. Le plus connu est sans doute celui de Lanciano, petite ville d’Italie à quelques kilomètres de la mer Adriatique. Ce miracle eut lieu au début du VIIesiècle. Un moine basilien, sage sur les choses du monde mais moins sur les choses de la foi, passait par un moment difficile dans sa perception de la présence réelle de Notre Seigneur Jésus-Christ dans l’Eucharistie. Il priait constamment pour le soulagement de ses doutes ; celui-ci effectivement doutait et se trouvait consumé par l’effroi de perdre un jour sa vocation. Son martyre était très pénible, de plus il souffrait quotidiennement de la routine dans l’accomplissement de son sacerdoce. La grâce Divine ne l’abandonna pas, car Dieu le Père, dans sa Miséricorde Infinie, le sortit des ténèbres avec la même grâce accordée à l’apôtre Saint-Thomas. Un matin, pendant la célébration de la Messe, sujet à une grande attaque de doutes, il commença la Consécration devant les habitants d’un village voisin. Soudainement après la Consécration du Pain et du Vin, ce qu’il vit sur l’autel le fit trembler des mains. Il resta dos aux fidèles, interdit, immobile, pendant un moment qui sembla aux paroissiens une éternité, puis, doucement il se tourna vers eux et leur dit : « O témoins heureux à qui le Dieu Béni, pour contredire mon incrédulité, a voulu se révéler Lui-même dans ce béni Sacrement et se rendre visible à nos yeux. Venez voir notre Dieu si près de nous. Voici la Chair et le Sang de Jésus-Christ, notre Bien-Aimé. » L’hostie s’était transformée en Chair et le Vin en Sang !

« Que fait Notre Seigneur dans le Saint Tabernacle ? Il nous attend ! » disait le Saint Curé d’Ars au début du XIXe siècle. Ou encore : « il n’y a rien de si grand que l’Eucharistie. Dieu ne peut se résoudre à nous laisser seuls sur la terre. Il descend sur nos autels où il nous attend nuit et jour. O mon Dieu que c’est dommage que nous ne soyons pas pénétrés de votre sainte Présence … ». Ou toujours du Saint Curé : « On n’a pas besoin de tant parler pour bien prier. On sait que le bon Dieu est là dans le tabernacle : on lui ouvre son cœur, on se complaît en sa sainte présence : c’est la meilleure des prières ». « Souvent le curé d’Ars faisait des pauses en disant son office et regardait le tabernacle avec des yeux où se peignait une joie si vive, qu’on aurait pu croire qu’il voyait Notre Seigneur » (C. Lassagne, Monnin II 580).

La Constitution Lumen Gentium du Concile Vatican II au numéro 11 rappelle que le sacrifice eucharistique est « source et sommet de toute la vie chrétienne ». Le Jeudi Saint 2003, le Bienheureux Jean-Paul II lui a consacré une lettre encyclique Ecclesia de Eucharistia, sa dernière encyclique. S’appuyant sur l’enseignement constant de l’Église et du Magistère, Jean-Paul II souhaitait raviver au sein de l’Église l’admiration envers le sacrement de l’Eucharistie et souligner les ombres et les abus concernant sa célébration. « La dernière Cène est bien le fondement du contenu dogmatique de l’Eucharistie chrétienne, mais non celui de la ‘forme’ liturgique. Celle-ci, précisément, n’existe pas encore en tant que chrétienne. L’Église, dès lors que la séparation d’avec l’ensemble d’Israël était devenu inévitable, a dû trouver sa ‘forme’ propre, répondant à la signification de ce qui lui avait été confié »[3].

« Car la sainte Eucharistie contient tout le trésor spirituel de l’Église, c’est-à-dire le Christ Lui-même, Lui, notre Pâque, Lui, le pain vivant dont la chair vivifiée par l’Esprit Saint donne la Vie aux hommes, les invitant et les conduisant à offrir en union avec Lui, leur propre vie, leur travail, toute la création. On voit donc alors comment l’Eucharistie est bien la source et le somme de toute l’évangélisation. »[4]

Mais revenons à l’étude de la pièce grégorienne. C’est avec le 8e mode, que le compositeur met en musique les paroles de Notre Seigneur, mode à la fois ample et plein de certitude. La mélodie se cantonne principalement dans la quarte sol – do construite au dessus de la finale sol de ce 8e mode. En parcourant rapidement la pièce, on trouve quelques excursions sous la finale vers les notes fa et mi. Une seule fois, la mélodie dépasse la dominante du 8e mode, le do, sur le mot quotiescumque, sommet mélodique de la pièce. Deux phrases musicales composent cette pièce.

Dès le début de la pièce, le Seigneur nous parle avec fermeté, calme et sérénité. L’intonation de la pièce sur Hoc corpus, d’ambitus faible, une seconde au-dessus et une seconde au-dessous de la note sol, est mélodiquement simple et légère. Le podatus quassus (donc plutôt ferme dans l’exécution) de Hoc traduit magnifiquement l’assurance et la confiance du Seigneur lors de l’institution du sacrement de l’Eucharistie. C’est aussi une manifestation musicale de sa présence bien réelle dans l’Eucharistie. Il s’offre à nous sur les autels. Le porrectus flexus de la syllabe ‘cor’ de corpus reste très léger avec le celeriter qui l’accompagne. Chanter l’accent du mot avec vie et confiance, et le petit mélisme suivra sans lourdeur.

L’incise qui suit nous rappelle le pourquoi de l’offrande du Seigneur en ce Jeudi Saint, et lors de toutes les messes célébrées de par le monde ; C’est pour son peuple, pour nous, afin de nous racheter du péché. Deux podatus quassus sur chacune des syllabes du mot vobis font ressortir les destinataires du sacrifice du Fils de Dieu. Le sommet mélodique de l’incise se situe sur la première syllabe de tradetur. La mélodie nous y conduit progressivement depuis le début de l’incise par un léger crescendo tout en s’appuyant sur la note sol. La cadence de cette incise, légèrement amplifiée par la présence du torculus épisémé sur l’accent de tradetur, reste un peu en suspens, comme pour attendre l’incise suivante.

Communion Hoc Corpus

(Reproduction avec l’aimable autorisation de l’abbaye Saint Pierre de Solesmes)

Le premier membre de cette phrase concerne le Corps de Jésus-Christ, la seconde partie, son Sang qui est intimement lié au Corps. Il est tout à fait naturel que la mélodie traduise cette unité de l’humanité vivante, l’un ne va pas sans l’autre. Le deuxième membre de phrase gagne un peu de hauteur mélodique. Le passage hic calix répond au Hoc corpus de l’intonation par les mêmes notes dans un style légèrement plus simple. L’accent de calix est mis en relief par un torculus. Puis sur novi testamenti, la mélodie s’établit sur la note si, comme un récitatif. L’accent de testamenti est préparé par la note la de la syllabe précédente. La nouvelle Alliance remplace l’ancienne, le nouvel Adam vient sauver le monde après la chute du premier Adam, le Nouveau Testament vient accomplir les promesses de l’Ancien. Sur meo, il convient de chanter avec un crescendo bien affirmé. C’est le sang du Seigneur dont il est question. Enfin, cette première phrase musicale s’achève sur un dicit Dominus bien affirmé. C’est le Seigneur qui a institué l’Eucharistie et non les hommes. C’est le Christ, le maître de l’Eglise, les hommes n’en sont que les intendants. C’est Lui qui est le Sacrement et qui s’est livré pour nous. Tout cela est notre foi et se fonde sur la parole du Seigneur, il l’a dit.

La seconde phrase commence dans une atmosphère légèrement différente. La mélodie débute sur la note do, dominante du 8e mode. Le mouvement est assez enlevé. Il s’agit de l’ordre du Seigneur donné aux apôtres, et par la suite à tous les prêtres : Hoc faciteCela, faites-le. Il nous faut prier le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson ! Les prêtres sont indispensables pour le salut du peuple de Dieu. C’est par leur intermédiaire et par les sacrements qu’ils dispensent, que le Seigneur nous fait vivre. Ils agissent in persona Christi au moment de l’Eucharistie. Il nous faut accueillir cet ordre en même temps que l’invitation de Marie aux noces de Cana : « Faites tout ce qu’il vous dira » (Jn 2, 5). La mélodie s’envole alors sur quotiescumque, sommet mélodique de la pièce. A chaque messe, le Christ est présent sur l’autel, mystère de l’Eglise, mystère de la Foi. On mesure alors toute l’importance de la prière eucharistique, « centre et sommet de toute la célébration »[5]. « Par des invocations particulières, l’Eglise invoque la puissance de l’Esprit Saint, pour que les dons offerts par les hommes soient consacrés, c’est-à-dire deviennent le Corps et le Sang du Christ, et pour que la victime sans tache, que l’on reçoit dans la communion, contribue au salut de ceux qui vont y participer »[6]. L’Eglise doit poursuivre sa mission reçue du Christ jusqu’à la fin des temps. L’incise se conclut toujours à l’aigu sur sumitis dans une atmosphère assez aérienne. Une cadence en deuterus achève cette incise.

Dans la dernière incise de la pièce, on revient à la contemplation au moyen d’un récitatif qui se développe autour de la note la. L’accent de meam est légèrement orné. Commençant sur une virga pointée, il se poursuit en un mélisme très léger qui s’étend sur le mot commemorationem traduisant de façon musicale l’ordre de continuer cette mission en mémoire du Christ jusqu’à la fin des temps. Une magnifique finale conclut cette pièce. Elle rappelle un peu une finale de quatrième mode, qui ne finit pas. « Et voici que moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » selon la finale de l’évangile selon saint Matthieu, reprise des paroles du Seigneur.

« Mysterium fidei ! Si l’Eucharistie est un mystère de foi qui dépasse notre intelligence au point de nous obliger à l’abandon le plus pur à la parole de Dieu, nulle personne autant que Marie ne peut nous servir de soutien et de guide dans une telle démarche »[7]. Confions nos communions à Notre-Dame pour que notre vie soit tout entière un Magnificat !

A. P.

 


[1] Constitution Sacrosanctum Concilium  -n°47
[2] Bienheureux Jean-Paul II  -Lettre encyclique « Ecclesia de Eucharistie », n°1
[3] Cardinal Joseph Ratzinger  -La célébration de la Foi – Editions Téqui, page 41
[4] Concile Vatican II – Décret Presbyterorum ordinis, 5.
[5] Présentation générale du Missel Romain, n°48
[6] Présentation générale du Missel Romain, n°55
[7] Bienheureux Jean-Paul II  -Lettre encyclique « Ecclesia de Eucharistie », n°54

Communion Beati mundo corde

En la solennité de la Toussaint, l’Eglise offre l’antienne Beati mundo corde  à la méditation des fidèles au cours de la procession de Communion :

Beati mundo corde, quoniam ipsi Deum vidébunt : beati pacifici, quoniam filii Dei vocabuntur :beati qui persecutionem patiuntur propter justitiam, quoniam ipsorum est regnum caelorum.

« Heureux les cœurs purs, car ils verront Dieu ; Heureux les pacifiques, car ils seront appelés fils de Dieu ; Heureux ceux qui souffrent persécution pour la justice, car le royaume des cieux est à eux ».

Avant d’aborder l’aspect spirituel et musical de cette pièce, rappelons l’origine de cette fête. Dés le IVe siècle, l’Eglise d’Orient ouvre la voie en instituant une fête pour tous les martyrs de la terre le 13 mai. « De son côté, Saint Jean Chrysostome, dans une de ses homélies, indique que la fête se célébrait le dimanche suivant la Pentecôte, usage qui s’est d’ailleurs poursuivi dans l’Eglise Byzantine »1. « La solennité de la Toussaint s’affirme au cours du premier millénaire chrétien comme une célébration collective des martyrs. En 609, à Rome, le Pape Boniface IV a déjà consacré le Panthéon, le dédiant à la Vierge Marie et à tous les martyrs »2. Par la suite, l’Eglise d’Occident étend cette fête aux confesseurs de la foi, aux ascètes, aux vierges, puis enfin aux Evêques en conservant la date du 13 mai, date anniversaire de la dédicace de l’Eglise du Panthéon. Alcuin, précepteur de Charlemagne et nommé abbé de l’abbaye Saint Martin de Tours en 796 joue un rôle important dans la diffusion de cette fête. C’est à cette époque que la solennité est transférée du 13 mai au 1er novembre et qu’elle se trouve étendue à l’ensemble des fidèles saints du ciel, tous les saints canonisés par l’Eglise, mais aussi tous ceux dont la sainteté est ignorée comme le rappelle Saint Jean dans le livre de l’Apocalypse : « Après cela, je vis ; et voici une foule nombreuse que nul ne pouvait compter, de toute nation, et tribus, et peuples et langues, debout devant le trône et devant l’Agneau, vêtus de robes blanches, avec des palmes dans leurs mains » (Ap 7, 9). En ce jour, l’Eglise nous invite à mettre nos pas dans ceux de nos prédécesseurs, à suivre leur exemple en nous laissant configurer au Christ ressuscité.

L’antienne de Communion « Beati mundo corde » reprend un passage de l’évangile de la Toussaint, encore appelé le « Sermon sur la montage » ou « les Béatitudes », tiré de l’évangile selon Saint Matthieu : « Voyant les foules, [Jésus] monta dans la montagne, et quand il fut assis, ses disciples s’avancèrent vers lui. Et, ouvrant la bouche, il les enseignait » (Mt 5, 1). La position assise du Christ correspond à celle du Maître qui enseigne. On la retrouve à plusieurs reprises dans la Bible et sur de nombreux tableaux ou sculptures. Le verset 2 remarquant l’attitude du Christ « ouvrant la bouche » laisse attendre une déclaration forte, importante. Le Christ prend la suite de Moïse, monté sur le mont Sinaï pour recevoir les tables de la Loi de Dieu lui-même. « Ne croyez pas que je sois venu renverser la Loi ou les Prophètes ; je ne suis pas venu renverser, mais compléter. Car, en vérité je vous le dis, avant que ne passent le ciel et la terre, pas un iota ou un seul menu trait ne passera de la Loi que tout ne soit arrivé » (Mt 5, 17, 18). « En Lui, c’est la même Parole de Dieu qui avait retenti au Sinaï pour donner à Moïse la Loi écrite et qui se fait entendre de nouveau sur la Montagne des Béatitudes. Elle n’abolit pas la Loi mais l’accomplit en fournissant de manière divine son interprétation ultime »3. Dieu nous parle directement, Il est là, tout près de nous. « Quelle que fût cette ‘montagne des Béatitudes’, elle a porté d’une façon ou d’une autre la marque de cette paix et de cette beauté. Le tournant que représente l’expérience vécue sur le Sinaï par le prophète Elie, qui avait ressenti le passage de Dieu, non pas dans la tempête, ni dans le tremblement de terre, ni dans le feu, mais dans le murmure d’une brise légère, trouve ici son achèvement. Dieu révèle maintenant sa puissance dans la douceur, sa grandeur dans la simplicité et la proximité. »4

Puis le Christ proclame les Béatitudes. « Les Béatitudes sont au cœur de la prédication de Jésus. Leur annonce reprend les promesses faites au peuple élu depuis Abraham. Elle les accomplit en les ordonnant non plus à la seule jouissance d’une terre, mais au Royaume des cieux »5. Les Béatitudes répondent au désir naturel de bonheur que l’homme recherche, car Dieu lui en a insufflé le besoin afin de l’attirer à Lui librement. « Les béatitudes découvrent le but de l’existence humaine, la fin ultime des actes humains : Dieu nous appelle à sa propre béatitude. Cette vocation s’adresse à chacun personnellement, mais aussi à l’ensemble de l’Eglise, peuple nouveau de ceux qui ont accueilli la promesse et en vivent dans la foi »6.

Dans son livre « Jésus de Nazareth », Benoît XVI consacre un chapitre sur ‘le Sermon sur la montagne’. « Les Béatitudes sont des promesses dans lesquelles resplendit la nouvelle image du monde et de l’homme qu’inaugure Jésus, le ‘renversement des valeurs’. Ce sont des promesses eschatologiques ; mais cette expression ne doit pas être entendue au sens où la joie qu’elles annoncent serait renvoyée dans un avenir infiniment lointain ou exclusivement dans l’au-delà. […] Par Jésus, la joie vient dans les tribulations. Les paradoxes que Jésus présente dans les Béatitudes expriment la vraie situation du croyant dans le monde, une situation que Paul à décrite à maintes reprises à la lumière de son expérience de vie et de souffrance d’apôtre. »7 Les situations décrites dans les Béatitudes sont vécues par de nombreux chrétiens dans leur vie quotidienne sur toute la terre. Et pourtant, il s’agit à chacun de faire sien cet enseignement du Christ, car comme le dit Saint Paul : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi » (Ga 2, 20).

Benoît XVI voit dans ces Béatitudes l’image même du Christ. « En lisant attentivement le texte, on se rend compte que les Béatitudes constituent de manière voilée une biographie intérieure de Jésus, un portrait de sa personne. [Jésus] est le vrai pauvre, véritablement doux ; il est le véritable cœur pur qui de ce fait contemple Dieu en permanence. Il est l’artisan de paix, il est celui qui souffre par amour de Dieu. »8 Au-delà, il faut aussi y voir la voie que doit suivre l’Eglise du Christ et ses membres. L’Eglise doit reconnaître dans le Christ son modèle. Notre Saint Père Benoît XVI, Vicaire du Christ sur terre, par l’offrande de sa vie, met en pratique les Béatitudes. Ce ne sont pas de simples paroles, mais une vie donnée à l’exemple de la Très Sainte Vierge Marie par son Fiat de chaque instant.

Après ces quelques lignes, il nous faut aborder l’aspect musical. Le compositeur a choisi de mettre en musique les trois dernières Béatitudes pour conclure cette messe. Aucune de ces Béatitudes ne touche directement la Communion. Cependant, c’est avec la grâce reçue par ce sacrement que les fidèles pourront vivre ces Béatitudes chaque jour, celles-ci les disposant à leur tour à une réception fructueuse du sacrement. C’est par la conversion quotidienne sous l’action directe de la grâce de l’Eucharistie, que pourront grandir ces Béatitudes dans le cœur des chrétiens.

Quatre phrases musicales composent cette pièce alternant les passages en premier mode et en sixième mode, la corde ‘la’, dominante communes à ces deux modes, jouant le rôle de note charnière.

L’intonation « Beati mundo corde », très aérienne, lance la pièce avec simplicité, qualité des cœurs purs. L’attaque directe de la pièce sur la dominante ‘la’ à l’aigu donne un style très léger, renforcé par une mélodie quasi syllabique, un faible ambitus mélodique et la simplicité des neumes utilisés : punctum carré, podatus et clivis. L’accent au levé de ‘Beáti’ sera particulièrement soigné dans ce passage syllabique, ainsi que les deux podatus ornant les accents de ‘múndo’ et de ‘córde’. Dés cette intonation, il se dégage une atmosphère de joie paisible, de bonté et de louange, partage de ceux qui verront Dieu. Ainsi, nous sommes tous appelés à chanter avec St Paul : « Nous sommes les serviteurs de votre joie » (II Corinthiens I, 23). Puis, la Béatitude se développe musicalement vers le grave avec des neumes plus ornés et plus riches. La mélodie part de la dominante pour se conclure sur la corde ‘ré’ grave, finale du premier mode, avec une cadence assez solennelle et profonde. Cette gravité, caractéristique du premier mode, illustre l’attitude de la créature face à son Créateur : le respect ; gravité qui n’exclut nullement la joie chrétienne. La vision de Dieu doit être accompagnée d’une gracieuse et profonde révérence, emprunte d’une gaité de cœur, « joie d’être dans les mains de Dieu »9. L’attaque du mot ‘Déum’ est ferme, sans dureté et le sommet du mélisme sur l’accent de ‘vidébunt’ est très expressif. Le motif du dernier mot de cette première phrase se retrouve à la fin des trois autres phrases. Cependant, il faut noter que dans les première et quatrième phrases, ce motif est construit sur la tierce mineure ‘ré-mi-fa’. Alors que dans les deuxième et troisième phrases, c’est une tierce majeure ‘fa-sol-la’ qui vient conclure la mélodie, modulant ainsi en sixième mode, joie des élus plus brillante que ne peut traduire le premier mode. La nuance d’expression concernant le sommet mélodique de la syllabe accentuée est à retenir sur l’ensemble de ces formules, nuance du chœur traduisant une nuance du cœur tourné vers la plénitude de la vision béatifique.

La deuxième phrase musicale part au grave, sur ré. Par une montée mélodique progressive, accompagnée d’un léger crescendo, la mélodie grégorienne prend son envol. Un premier palier mélodique est atteint sur ‘pacifici’, mis en relief par une légère ornementation musicale. Puis, la Béatitude se poursuit sur le même degré mélodique. La liaison entre la vertu et la béatitude qui en est la récompense étant toujours assurée par la même conjonction ‘quoniam’. Après un début de phrase plutôt orné, le passage sur ‘fílii Déi’ est complètement dépouillé : passage exclusivement syllabique, une syllabe, une note, simplement introduit par un podatus. Quel contraste, quel abandon ! Le sommet mélodique de cette deuxième phrase se trouve sur l’accent au levé de ‘Déi’, à chanter bien sûr avec beaucoup de souplesse, de rondeur, en planant. Comment ne pas penser à tous les saints ou bienheureux de l’Eglise, spécialement ceux dont le message nous touche tout particulièrement. Tous les pacifiques de l’Eglise ont œuvré sur terre pour la plus grande gloire de Dieu. Cette joie chrétienne, n’est que le reflet de la joie de Dieu : « Conservons dans notre cœur la joie d’aimer Jésus et partageons-la avec tous ceux que nous côtoyons. Le rayonnement de la joie est quelque chose de très authentique puisqu’il vient du Christ qui est en nous et qui nous rend heureux. Sourions donc à ceux que nous rencontrons. Le Christ est dans le sourire que nous offrons et dans le sourire que nous recevons »10. Comme indiqué précédemment, c’est dans le sixième mode que s’exprime la joie de cette deuxième Béatitude. La joie est plus éclatante, plus brillante que dans la phrase précédente. Le compositeur a su progressivement passer du premier mode au sixième par l’intermédiaire de la dominante commune à ces deux modes ‘la’. Cette phrase s’achève sur un mélisme dans une tonalité majeure : l’imitation du Christ, Fils de Dieu, donne la plénitude de la joie de Dieu. Elle permet de goûter à l’allégresse divine dans une jubilation intérieure, empreinte d’une satisfaction débordante de l’amour de Dieu. Ce n’est qu’en Jésus que se trouve la véritable joie et tous les fidèles, appelés à la sainteté un jour doivent suivre le Christ : « Chers amis, Jésus est votre véritable ami et Seigneur, instaurez une relation de véritable amitié avec Lui ! Il vous attend et ce n’est qu’en Lui que vous trouverez le bonheur. Comme il est facile de se contenter des plaisirs superflus que nous offre l’existence quotidienne ; comme il est facile de ne vivre que pour soi, en profitant en apparence de la vie ! Mais tôt ou tard, on se rend compte qu’il ne s’agit pas du véritable bonheur, car celui-ci se trouve bien plus en profondeur : nous ne le trouvons qu’enJésus. Comme je l’ai dit à Cologne, ‘le bonheur que vous cherchez, le bonheur auquel vous avez droit de goûter, a un nom : Jésus de Nazareth’ »11.

Arrive la dernière Béatitude, séparée en deux phrases musicales. C’est l’explosion de joie, une exultation pleine, gracieuse. En un mot, tout est pratiquement dit et imprimé dans le cœur de l’homme : ‘Beati’. La mélodie s’enflamme avec légèreté vers le sommet mélodique de la pièce. Après un enchainement majeur ‘fa-la-do’, la mélodie s’envole jusqu’au ‘mi’. Le cortège des saints a repris en chœur ce qui pourrait être un cri de victoire sur la mort ‘Beati’. Chantons avec jubilation ce début de phrase à l’image de la danse des élus du tableau de Fra Angelico, car c’est cette joie qui apporte la lumière divine au cœur de la persécution. Il ne faut pas oublier la suite paradoxale de cette dernière Béatitude. Comment pourraient-ils être heureux ceux qui se trouve en butte à la persécution ? Là aussi, il y a un grand contraste traduit par une opposition musicale. Le début de la phrase est orné, à l’aigu en montée mélodique, la suite du passage est syllabique en descente mélodique. Il ne faut pas oublier que tous les saints ont souffert, de diverses manières à l’image du Christ, Fils de Dieu fait homme, venu pour sauver les hommes. Les Béatitudes s’appliquent en premier lieu à Notre Seigneur dans sa vie terrestre et surtout dans sa Passion. Après ce passage un peu heurté et dur, la mélodie apaisée retrouve la formule conclusive sur ‘justítiam’.

La dernière phrase se fait l’écho de la première : la mélodie part de la dominante ‘la’ pour venir progressivement s’éteindre très posément sur le ‘ré’ final en premier mode. Ce passage retrouve la légèreté et l’allégresse du début de la pièce. Les persécutés de l’Eglise, si nombreux, ont atteint la plénitude de la vie : le royaume de Dieu qu’ils possèdent déjà. « Ce n’est pas le fait d’esquiver la souffrance, de fuir devant la douleur, qui guérit l’homme, mais la capacité d’accepter les tribulations et de mûrir par elles, d’y trouver un sens par l’union au Christ, qui a souffert avec un amour infini. »12. Benoît XVI poursuit en citant une lettre du martyr vietnamien Paul Le-Bao-Tinh : « Par la grâce de Dieu, au milieu de ces supplices qui ont coutume d’attrister les autres, je suis rempli de gaieté et de joie, parce que je ne suis pas seul, mais le Christ est avec moi. »

Croyons que l’accomplissement des béatitudes promises à tous ceux qui œuvrent sur le chemin de la sainteté n’est pas réservé au temps de l’éternité. Bienheureux les cœurs purs, ils voient Dieu.

Confions notre vie à Notre Dame, étoile de l’espérance, Reine de tous les saints et modèle de sainteté. Qu’elle nous conduise sur le chemin sûr qu’elle a parcouru.

Sainte Marie, Mère de Dieu, priez pour nous pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Amen.

1 Robert Péry – Jours de Fêtes Histoire des Célébrations Chrétiennes – page 177

2 Benoît XVI – Angelus de la Toussaint 2008

3 Catéchisme de l’Eglise Catholique n° 581

4 Benoît XVI – Jésus de Nazareth page 88

5 Catéchisme de l’Eglise Catholique n° 1716

6 Catéchisme de l’Eglise Catholique n° 1719

7 Benoît XVI – Jésus de Nazareth page 92 – 93

8 Benoît XVI – Jésus de Nazareth page 95

9 T. R. M. Lucie Schmitt – Commentaire de la Règle

10 Bien heureuse Mère Teresa de Calcutta– Le Rosaire, textes de Mère Teresa

11 Benoît XVI – Message aux jeunes de Hollande, 21 novembre 2005

12 Benoît XVI – Lettre Encyclique Spe Salvi n° 37