Introït Spiritus Domini

L’Eglise nous propose comme pièce d’ouverture de la Messe de la Pentecôte, l’introït « Spiritus Domini » :

Spíritus Dómini replévit orbem terrárum, allelúia : et hoc quod cóntinet ómnia, sciéntiam habet vocis,allelúia, allelúia, allelúia.

 L’Esprit du Seigneur remplit l’univers, alléluia : et lui, qui tient unies toutes choses, possède la science du langage,alleluia, alleluia, alleluia.

 Cette fête se situe cinquante jours après Pâques. « Dans les Actes des Apôtres, les disciples étaient réunis en prière au Cénacle lorsque l’Esprit Saint descendit sur eux avec puissance, comme du vent et comme du feu. Ils se mirent alors à annoncer en plusieurs langues la bonne nouvelle de la résurrection du Christ (cf. 2, 1-4). Ce fut « le baptême dans l’Esprit Saint », qui avait déjà été annoncé par Jean Baptiste : « Pour moi, je vous baptise dans de l’eau, disait-il à la foule… mais celui qui vient derrière moi est plus fort que moi; lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et le feu » (Mt 3, 11). En effet, toute la mission de Jésus avait pour objectif de donner l’Esprit de Dieu aux hommes et de les baptiser dans son « bain » de régénération. Cela s’est réalisé par sa glorification (cf. Jn 7, 39), c’est-à-dire à travers sa mort et sa résurrection : l’Esprit de Dieu a alors été répandu en surabondance, comme une cascade capable de purifier tous les cœurs, d’éteindre l’incendie du mal et d’allumer dans le monde le feu de l’amour divin. » »1

C’est la réalisation de la promesse que le Christ avait faite à ses Apôtres avant sa Passion : « Lorsque viendra le Paraclet, que moi je vous enverrai d’auprès du Père, l’Esprit de vérité qui provient du Père, c’est lui qui témoignera à mon sujet. » (Jn 15, 26) Un peu plus loin le Christ explique le rôle du Paraclet : « Et, une fois venu, celui-là confondra le monde à propos de péché, de justice, et de jugement » (Jn 16, 8) ou encore « j’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter à présent. Quand il viendra, celui-là, l’Esprit de vérité, il vous guidera vers la vérité totale. » (Jn 16, 12, 13)

Le vent de l’Esprit Saint s’est manifesté à plusieurs reprises dans l’Ancien Testament. Ici, par sa venue, il vient changer les cœurs. « Et tandis que les langues de feu paraissaient au-dehors, leurs cœurs au-dedans devenaient de flamme, car recevant Dieu sous la forme de feu apparent, ils se mirent à brûler d’un amour très doux (cf. Ac 2, 1-4) »2.

Par l’Incarnation, Dieu s’est fait homme, sans cesser d’être ce qu’Il est. Par la Pentecôte, les hommes ont reçu la divinité du Ciel : « La Pâque du Christ s’accomplit dans l’effusion de l’Esprit Saint qui est manifesté, donné et communiqué comme Personne divine : de sa Plénitude, le Christ, Seigneur, répand à profusion l’Esprit (cf. Ac 2,36) »3. Par le don de l’Esprit, l’Eglise naissante pourra se développer jusqu’à la fin des temps : « Le Royaume annoncé par le Christ est ouvert à ceux qui croient en Lui: dans l’humilité de la chair et dans la foi, ils participent déjà à la Communion de la Trinité Sainte. Par sa venue, et elle ne cesse pas, l’Esprit Saint fait entrer le monde dans les « derniers temps », le temps de l’Eglise, le Royaume déjà hérité, mais pas encore consommé: « Nous avons vu la vraie Lumière, nous avons reçu l’Esprit céleste, nous avons trouvé la vraie foi: nous adorons la Trinité indivisible car c’est elle qui nous a sauvés » (Liturgie byzantine, Tropaire des vêpres de Pentecôte; il est repris dans les Liturgies eucharistiques après la communion) »4.

Une mélodie toute simple, mais riche d’expression, de plénitude et d’éclat, introduit dans la profondeur du mystère de ce jour. Le 8e mode utilisé ici offre une grandeur, une souplesse, une légèreté caractérisant l’action de l’Esprit Saint dans les cœurs des Apôtres et par la suite en nos cœurs. De nombreux balancements, de larges envolées ponctuent la mélodie évoquant l’action du vent, les battements aériens des ailes d’une colombe, la puissance du feu ; vent, colombe, feu manifestent dans la Bible la présence de l’Esprit Saint. Aussi, l’Esprit Saint semble jaillir de la mélodie, pourvu que celle-ci soit chantée avec souplesse dans l’amour de Dieu et comme la prière de l’Eglise.

Deux phrases musicales composent cet introït. L’intonation part du ‘ré’ grave pour s’établir autour de la tierce ‘fa – la’ avec une succession de trois rythmes ternaires rappelant le vol de la colombe. On soignera notamment les deux accents au levé de ‘Spíritus’ et ‘Dómini’ qui renforcent magnifiquement l’élan de cette intonation.

Puis la mélodie s’envole. L’Esprit Saint souffle sur la terre entière, Il remplit l’Univers. La mélodie s’établit autour de la dominante du 8e mode par une montée ‘fa – la – do’ ; l’apex, ou sommet mélodique, se situe sur le mot ‘orbem’, « qui resplendit en pleine lumière »5. L’Esprit Saint règne sur le monde. Il est là pour nous, envoyé par le Père, uni au Fils dans la Trinité divine. Qu’attendons-nous pour le prier ! La mélodie poursuit sur la teneur ‘do’ avec l’accent au levé, cependant au grave, de ‘terrárum’. Cette première phrase se conclut par un ‘alleluia’ caractéristique du temps pascal qui nous permet de revenir sur la finale habituelle du 8e mode, le ‘sol’, tout en assurant la structure musicale, et donc la fermeté mélodique, par la présence de la sous-finale ‘fa’. Aucune dureté mélodique dans cette phrase qui ne semble pas sonner comme un tetrardus. En effet, la pièce avec son départ sur ‘ré’ débute en protus. Puis la quinte ‘fa-la-do’ laisse entendre un tritus ! Que d’équivoque modale, mais quelle unité, quelle ligne mélodique !

La deuxième phrase repart du ‘fa’ et immédiatement, à l’aide d’un podatus de quarte, monte vers la dominante sur le mot ‘hoc’. Avec un léger va et vient, évoquant les battements des ailes de la colombe ou la danse des flammes, la mélodie oscille entre le ‘sol’ et le ‘do’. L’apex sur le verbe ‘habet’ manifeste la toute puissante de Dieu qui possède toutes les qualités de manière parfaite et infinie. On veillera à ne pas trop relâcher le chant sur le torculus de la syllabe finale de ‘scientiam’. Ce torculus, dit ‘de conduit’, prépare la montée de ‘habet’. De même, pas de respiration, il faut viser l’apex de la phrase.

Enfin, la mélodie se conclut sur trois alleluia. Le premier, dans un ambitus assez réduit, une tierce, semble réservé. Il prépare le second, plus aérien qui repart autour de la dominante ‘do’. Enfin, le troisième, identique à celui de la première phrase, vient conclure majestueusement la pièce, avec la présence de la sous-finale ‘fa’ qui assure un fondement modal stable et ferme.

Dieu possède la plénitude, la science du langage, la connaissance de toute parole. La séquence ‘Veni Sancte Spiritus’ ou encore l’hymne des Vêpres ‘Veni Creator’ viendront développer les sept dons du Saint–Esprit que nous offrent Dieu dans sa Miséricorde.

« Invoquons donc l’intercession de la très Sainte Vierge Marie afin qu’elle obtienne à l’Eglise de notre temps d’être puissamment fortifiée par l’Esprit Saint. Et en particulier, que les communautés ecclésiales qui subissent la persécution en raison du nom du Christ, ressentent la présence réconfortante du Consolateur afin que, participant à ses souffrances, elles reçoivent en abondance l’Esprit de gloire. »6

 

1 Benoît XVI – Regina caeli – Place St Pierre, 11 mai 2008.

2 Saint Grégoire le Grand – Homélie sur les Evangiles, sermon 30.

3 Catéchisme de l’Eglise catholique 731.

4 Catéchisme de l’Eglise catholique 732.

5 Dom Gajard – Les Plus Belles Mélodies grégoriennes – page 164.

6 Benoît XVI – – Regina caeli – Place St Pierre, 31 mai 2009.

Introït Dominus dixit ad me

Le temps liturgique de l’Avent s’achève bientôt. Il est temps d’accueillir sur terre le Fils de Dieu. L’Église propose à toute la communauté chrétienne au début de la Messe de minuit un texte, très simple et assez bref, extrait du psaume 2 (v. 7 pour le corps et v. 1 pour le verset de psaume) :

Dominus dixit ad me : Filius meus es tu, Ego hodie genui te.
Ps. Quare fremuerunt gentes : Et populi meditati sunt inania ?

Le Seigneur m’a dit : Tu es mon Fils ; Moi, aujourd’hui je t’ai engendré
Ps. Pourquoi ce tumulte des nations, ce vain murmure des peuples ?

La mélodie grégorienne de cet introït, une fois de plus, reste surprenante, pour ne pas dire désarçonnante : un ambitus mélodique d’une quinte parcouru presque uniquement au moyen d’intervalles de seconde et de tierce semble être un contre sens musical en cette grande fête du mystère de l’Incarnation de Dieu devenu homme. Soyons prudent ! Comme souvent, pensons par exemple au Resurrexi du matin de Pâques ou à l’introït Dum medium silentium du temps de Noël, l’Église sait conduire son peuple jusque dans l’essence du mystère, au sein même de la Trinité, à travers les quelques lignes d’une pièce grégorienne, sans s’arrêter aux côtés plus immédiats et visibles de la réalisation du mystère. L’introït de Noël ne déroge pas à cette règle.

Au cours du temps de l’Avent, les fidèles se sont unis aux saints de l’ancienne Alliance pour implorer la venue du Messie Rédempteur annoncé depuis la nuit des temps. Les psaumes messianiques, comme les psaumes 2 ou 109, chantent cette attente du Fils de Dieu. Les pièces grégoriennes de la messe de minuit utiliseront ces psaumes : pour l’introït et l’Alléluia, les versets 7 et 1 du psaume 2 ; pour le graduel et l’antienne de Communion, le psaume 109, versets 1et 3. Seul, l’offertoire se distingue par l’utilisation du psaume 95, psaume du règne de Yahvé, chant d’hommage de tous les peuples au Seigneur.

Les prophètes ont annoncé aussi sa venue. Citons le livre d’Isaïe, 9, 6 : « Car un enfant nous est né, un fils nous a été donné. » ou encore celui de Michée, 5, 2 : « C’est pourquoi Il les livrera jusqu’au temps où celle qui doit enfanter enfantera ». Avant l’Incarnation, « Dieu qui n’a ni corps, ni figure, ne pouvait absolument pas être représenté par une image. Mais maintenant qu’Il s’est fait voir dans la chair et qu’Il a vécu avec les hommes, je peux faire une image de ce que j’ai vu de Dieu. […] Le visage découvert, nous contemplons la gloire du Seigneur » [1]

Pourtant dans notre monde, « comme la tombée du jour précède l’irruption de la nuit, une fin d’été annonce déjà l’hiver, l’enchaînement mécanique des choses ne peut laisser place à un inédit ou à l’inattendu […] Le futur est d’emblée examiné sous toutes les coutures, enserré dans l’étau des prévisions ou des projections de toutes sortes. […] Et pourtant, voici qu’une nouveauté absolue éclate dans la monotonie des jours. Quelque chose que l’homme n’avait pas imaginé ! Qui n’était pas monté dans son cœur ! Que n’avait pas envisagé sa raison ! Quelque chose de totalement déconcertant : Noël. Dieu dans un bébé. Ce qui dépasse l’homme, manifesté dans ce qui l’est à peine. Un Dieu qui babille, sourit et pleure, et qui suce le sein de sa mère, Marie »[2]

Dans cette naissance, tout est mystérieux et ce n’est pas une mince affaire ! La théologie nous dit explicitement : l’Incarnation est l’union de la nature divine et de la nature humaine dans la seule personne du Verbe. La seconde personne de la Sainte Trinité, existant de toute éternité comme le Père, invisible comme Lui, est venue à un moment donné assumer notre nature humaine en prenant sur terre un corps et une âme, semblables aux nôtres hormis le péché, dans le sein de la Bienheureuse Vierge Marie. « Tout est mystérieux dans les jours où nous sommes. Le Verbe de Dieu, dont la génération est avant l’aurore, prend naissance dans le temps ; un Enfant est un Dieu ; une Vierge devient mère et reste Vierge ; les choses divines sont mêlées avec les choses humaines, et la sublime et ineffable antithèse exprimée par le disciple bien-aimé dans ce mot de son Évangile : Le Verbe s’est fait chair, s’entend répété sur tous les tons et sous toutes les formes dans les prières de l’Eglise : car elle résume admirablement le grand événement qui vient d’unir dans une seule personne divine la nature de l’homme et la nature de Dieu »[3].

Les quelques lignes de l’antienne d’introït rapportent la génération divine de Jésus, sa génération éternelle. Mais elles peuvent aussi s’appliquer à l’Hodie de la crèche où le Père reconnaît son Fils. Il est le Fils, fait homme certes, mais qui demeure le Fils. Il ne s’agit plus d’une simple adoption, comme pour Israël, peuple élu de Dieu, mais réellement de son Fils, comme Saint Jean l’écrit dans le Prologue du quatrième Évangile : « Et le Verbe s’est fait chair et il a habité parmi nous » (Jn 1, 14). Bien plus, cet Hodie se répète aussi en chaque âme où le Père engendre son Fils dans l’inhabitation de la Trinité et où le Verbe proclame sans fin sa génération. Dialogue mystérieux, simple et profond, échange secret entre le Père, le Fils, l’Esprit et l’âme qui les accueille. Ainsi, une divine conversation, emprunte d’une grande intimité, s’établit dans la Crèche de Bethléem qui ne finira pas tant qu’il y aura la foi sur la terre ! La mélodie grégorienne apportera la version musicale de cet échange, permettant ainsi à tout le peuple de Dieu de goûter, ou du moins d’approcher, ce dialogue dans notre modeste humanité pécheresse. Dès ses premiers mouvements, le cœur de Jésus a battu pour Dieu.

La venue de l’ange Gabriel le jour de l’Annonciation s’est aussi déroulée dans une atmosphère de mystère. Le récit de Saint Luc (Lc, 1, 27 – 38) en témoigne. L’ange s’adresse à Marie : « L’Esprit Saint surviendra sur toi, et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre ; et c’est pourquoi l’être saint qui naîtra sera appelé Fils de Dieu (v. 35) ». Comme pour la Résurrection le jour de Pâques, ce sont les anges qui annoncent cette naissance aux bergers : « Soyez sans crainte, car voici que je vous annonce la bonne nouvelle d’une grande joie, qui sera pour tout le peuple : il vous est né aujourd’hui, dans la ville de David, un Sauveur, qui est Christ Seigneur ». (Luc, 2, 10, 11)

L’incarnation de Notre Seigneur est le mystère central du Christianisme. Sans Incarnation, pas de Rédemption. La naissance du Christ ouvre une nouvelle ère. La lumière reprend ces droits sur les ténèbres. Dans son homélie sur la Nativité, Saint Grégoire de Nysse dit « En ce jour que le Seigneur a fait, les ténèbres commencent à diminuer, et la lumière prenant accroissement, la nuit est refoulée au-delà de ses frontières ». « Le mystère de Noël est un mystère de d’illumination, et la grâce qu’il produit dans notre âme l’établit, si elle est fidèle, dans ce second état de la vie mystique qui est appelé Vie illuminative »[4] Le Christ pourra ainsi affirmer : « Je suis la lumière du monde » (Jn, 8, 12). L’importance de ce mystère est tel qu’il est chanté avec un léger ralentissement ou proclamé tous les jours de solennité ou dimanches de l’année liturgique au moment du Credo : « [Jésus-Christ a été] conçu du Saint-Esprit, né de la Vierge Marie ». Pour lutter contre les diverses hérésies du début de l’ère chrétienne, les premiers Conciles œcuméniques (Nicée en 325, Éphèse en 431, Chalcédoine en 451 ou Constantinople en 553) ont précisé et affirmé que le Christ est engendré, non pas créé, que « le Verbe, en s’unissant dans sa personne une chair animée par une âme rationnelle, est devenu homme »[5], une personne et deux natures. Saint Thomas, dans son commentaire sur le Credo, insiste sur la nécessité pour le chrétien de croire au mystère de l’Incarnation : «Il est nécessaire au chrétien de croire au Fils de Dieu, nous venons de le montrer. Mais cette foi ne suffit pas. Il nous faut croire également à son Incarnation… Le Verbe de Dieu, aussi longtemps qu’il demeurait dans l’intelligence du Père, était connu seulement de son Père ; mais une fois revêtu d’une chair, comme le verbe de l’homme se revêt du son de la voix, il s’est manifesté au dehors pour la première fois et s’est fait connaître »[6]. Poursuivant son commentaire, l’Aquinate tire plusieurs conséquences à partir du mystère de l’Incarnation pour l’instruction des fidèles : un affermissement de notre foi, car si les Patriarches, les Prophètes et saint Jean-Baptiste révélèrent différentes choses sur Dieu, les hommes ne donnèrent pas à leurs paroles une foi égale à celle qu’ils accordèrent au Christ, qui fut avec Dieu, bien plus, qui fut un avec lui ; une espérance élevée, car le Christ s’est fait homme pour que nous devenions Dieu ; un embrasement de notre charité, car Dieu, créateur, s’est fait créature pour nous ; un encouragement à garder notre âme pure car l’homme possède une nature ennoblie par l’union de cette dernière avec le Verbe de Dieu ; enfin un désir d’atteindre le Christ, car il est notre frère.

Par cette arrivée de Dieu dans l’humanité, le temps de Dieu fait irruption dans le temps des hommes, l’infini, dans le fini. « Mais lorsque les temps furent accomplis, Dieu a envoyé son Fils; il est né d’une femme… pour faire de nous ses fils » (Ga 4, 4-5). Dieu a choisi cet instant depuis toute éternité. « Cet intense passage paulinien nous parle des ‘temps accomplis’ et il nous éclaire sur le contenu de cette expression. Dans l’histoire de la famille humaine, Dieu a voulu introduire son Verbe éternel en lui faisant assumer une humanité comme la nôtre. A travers l’incarnation du Fils de Dieu, l’éternité est entrée dans le temps, et l’histoire de l’homme s’est ouverte à l’accomplissement dans l’absolu de Dieu. Le temps a été — pour ainsi dire — ‘ touché ‘ par le Christ, le Fils de Dieu et de Marie, et il en a reçu des sens nouveaux et surprenants: il est devenu temps de salut et de grâce »[7]. Notre Saint Père poursuit : « Le texte paulinien veut également souligner le mystère de la proximité de Dieu avec l’humanité tout entière. C’est la proximité propre au mystère de Noël: Dieu se fait homme et la possibilité inouïe d’être un fils de Dieu est offerte à l’homme. Tout cela nous remplit d’une grande joie et nous conduit à élever notre louange à Dieu. Nous sommes appelés à dire, à travers notre voix, notre cœur et notre vie, ‘ merci ‘ à Dieu pour le don de son Fils, source et accomplissement de tous les autres dons avec lesquels l’amour divin comble l’existence de chacun de nous, des familles, des communautés, de l’Église et du monde. »[8]

Pour Pèguy,: « C’est vraiment un grand mystère que cette sorte de ligature du temporel et du spirituel. On pourrait dire que c’est une sorte d’opération d’une mystérieuse greffe. Le temporel fournit la souche ; et si le spirituel veut vivre, s’il veut continuer, s’il veut fleurir, s’il veut fructifier, le spirituel est forcé de s’y insérer. » [9]

« Dieu s’est fait homme pour que l’homme sauvé devienne Dieu » disent les Pères de l’Église « car Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique afin que quiconque croit en Lui ne se perde pas, mais ait la vie éternelle » (Jn 3, 16). Voilà la raison principale de cette naissance. C’est une renaissance de l’humanité après la chute d’Adam. Le Christ ouvre une aube nouvelle, « car la grâce de Dieu est apparue, salutaire à tous les hommes » (Tt 2, 11) proclame la lecture de cette messe. « Le Verbe s’est fait chair pour être notre modèle de sainteté »[10]. « Je suis la voie, la vérité et la vie ; nul ne vient au Père sans passer par moi » (Jn 14, 6). Dans son sermon pour la Nativité de Notre Seigneur, Saint Léon le Grand affirme que « le Fils de Dieu prit la nature propre du genre humain afin de le réconcilier avec son auteur »[11]. « Cette descente de Dieu dans notre humanité en ce qu’elle a de plus fragile et de plus déroutant révèle le prix qu’il a payé pour retourner notre histoire, comme la terre par le labour »[12]

Abordons maintenant la version musicale de ce chant d’amour entre le Fils et le Père. Cette composition assez brève se joue sur un ambitus restreint : cinq notes conjointes du do au sol. Ce pentacorde s’inscrit dans le deuxième mode ayant pour finale ré. Dans l’ensemble, cette mélodie ne comprend aucune difficulté et cependant il s’en dégage une profondeur, une intensité qui peut aider les fidèles à se plonger dans le mystère de Noël. Tout en étant du 2e mode, la mélodie reste très légère, planante. Cette atmosphère d’extase divine est renforcée par la présence des notes longues distropha sur ‘dixit’ ou tristropha sur ‘ego’ et ‘hodie’ donnant vraiment l’impression de fermeté, de stabilité, de dignité et majesté toute divine. C’est toute une ambiance de mystère, de surnaturel qui progressivement s’établit et permet ainsi aux fidèles de goûter dle dialogue au sein de Trinité entre le Père et le Fils, et d’en tirer de grands profils spirituels. La légèreté des neumes utilisés, ainsi que l’absence de grandes vocalises favorisent aussi l’atmosphère priante de cette antienne. Avec ces quelques caractéristiques assez simples, la mélodie reste sculptée autour du mot latin, mettant ainsi en relief chaque mot avec une couleur différente.

Deux phrases musicales composent cette antienne. Elles débutent toutes les deux par le même motif musical : ré – fa – sol – fa – fa – ré comme deux versets de psalmodie. La reprise sur ‘ego’ du motif précédemment employé sur ‘Dominus’ met en relief l’identité du sujet : c’est le Père qui parle et qui engendre. Ces trois notes suffisent à générer une ambiance de prière : une tierce mineure ré – fa suivie d’un ton plein fa – sol. Matériel musical simple, voir simpliste, n’oublions pas que c’est un enfant, un nouveau né qui chante. Le motif mélodique de quatre notes ornant la première syllabe de chacune des phrases sera à chanter de manière fluide, avec un legato unissant dans un même élan généré par l’accent, sans aucun appui intensif sur les notes suivantes.

Puis la mélodie de la première phrase musicale se poursuit sur une série de notes longues tristropha et distropha (composées de strophicus, donc léger) sur la corde fa apportant un climat de paix, de calme et de douceur, alternées avec quelques légers retours sur la note ré qui sera chantée avec beaucoup de légèreté. Après ces quelques ondulations musicales, la deuxième incise se conclut sur les mots ‘ad me’. Toujours avec légèreté, la sous finale ‘do’ vient renforcer la stabilité musicale de l’ensemble de la phrase. La troisième incise de cette première phrase ‘Filius meus es tu’ nous conduit vers le sommet mélodique sur le mot ‘meus’. Ainsi, ce n’est pas le mot ‘Filius’ qui est mis en relief, mais l’adjectif possessif qui lui est associé. La mélodie se développe autour de la finale ré sur ‘filius’ avant de monter avec souplesse autour du fa sur ‘meus’, accompagné d’un léger crescendo. Les deux neumes de ‘meus’ sont expressifs : clivis épisémée pour la première syllabe, podatus carré ou pes quadratus pour la finale du mot demandant ainsi une certaine insistance. Comment ne pas penser au passage du Baptême du Seigneur, lorsque Notre Seigneur Jésus-Christ reçoit l’onction d’une voix partie des cieux : « Celui-ci est mon Fils, le Bien aimé, qui a toute ma faveur » (Matth. 3, 17). Notre Seigneur est le Fils Unique de Dieu, égal au Père, Verbe incarné. Puis, la phrase musicale se conclut très légèrement sur la sous finale do.

La deuxième phrase débute sur le même motif mélodique, comme un écho insistant sur le mot ‘ego’. Le caractère aérien de la mélodie se poursuit toujours avec beaucoup de souplesse et de légèreté. Comme la phrase précédente, la mélodie nous conduit vers le mot ‘genui’, sommet mélodique de la deuxième phrase. Le Verbe, Parole incréé du Père, fait chair, redit pour nous cette parole en chantant sa génération éternelle.

Au cours de cette antienne immatérielle, l’église nous propose le dialogue secret que le Fils entretient avec le Père. La mélodie, pleine de beauté, spiritualise ces paroles divines et les fait pénétrer au plus profond du cœur de l’homme. « Durant les instants qui ont précédé, dans les délicieuses antiennes et les beaux répons de l’office, l’Église a célébré cette fleur de beauté que vient de nous donner la tige de Jessé, Notre-Dame ; tous les chants étaient frais et joyeux. Maintenant, tout se tait. Le Seigneur est là, cette fois, petit enfant. […]  Assis sur les genoux de sa Mère, Il entend sur Lui la parole substantielle du Père, et y faisant écho, Il chante sa génération éternelle. C’est comme une prise de conscience de tout ce qu’Il est, dés son entrée dans le monde, comme une sorte d’action de grâce à son Père. Parce qu’Il est Dieu et qu’Il dit des choses divines et éternelles, la mélodie sera évidemment admirable de sérénité et de paix, de grandeur. Mail Il dit ces choses comme un petit enfant ; aussi tout est simple, gracieux, fin, délicat, ravissant ; et la mélodie, loin de s’opposer à cette légèreté d’allure, s’y prête au contraire merveilleusement »[13].

Le texte du psaume apparaît alors en contraste saisissant avec le mystère qui a été rappelé : Pourquoi ce tumulte des nations, ce vain murmure des peuples ? « Il est venu chez lui et les siens ne l’ont pas accueilli » (Jn 1,11). Aller à Dieu passe maintenant par l’enfant de la crèche, car déjà il a reçu du Père un nom, son nom : Sauveur, Jésus.

 


[1] Saint Jean Damascène, Discours sur les images, 1, 16.

[2] Mgr Dominique Rey, Les mystères du Rosaire, La Nativité.

[3] Dom Guéranger, année liturgique, le temps de Noël, tome 1, Chap. II – La mystique de Noël.

[4] Dom Gueranger, année liturgique, le temps de Noël, tome 1, Chap. III – La pratique du temps de Noël.

[5] CEC, n°466.

[6] Saint Thomas, commentaire sur le Credo, a.3, n° 45.

[7] Benoît XVI, Homélie des Vêpres du 31 décembre 2009.

[8] Benoît XVI, Homélie des Vêpres du 31 décembre 2009.

[9] Pèguy, L’argent.

[10] CEC, n°459.

[11] Saint Leon le Grand, Sermon I, 1er sermon.

[12] Mgr Dominique Rey, Les mystères du Rosaire, La Nativité.

[13] Dom Gajard, Les plus belles mélodies grégoriennes, page 48

 

Communion Hoc Corpus

Comme antienne de communion du Jeudi Saint, l’Église propose les paroles du Christ à la méditation des fidèles, ces paroles que le prêtre a prononcées quelques minutes plutôt au cours de la Consécration :

Hoc corpus, quod pro vobis tradetur :hic calix novi testamenti est in meo sanguine, dicit Dominus :hoc facite, quotiescumque sumitis, in meam commemorationem.

« Ceci est mon corps qui sera livré pour vous ;Ceci est le calice de la nouvelle alliance en mon sang, dit le Seigneur.Cela, faites-le, chaque fois que vous en prenez, en mémoire de moi ».

Dans la forme extraordinaire du rite romain, cette pièce grégorienne se chante au 5e dimanche de Carême, encore appelé 1er Dimanche de la Passion.

Le texte de cette antienne est tiré de la première lettre de St Paul aux Corinthiens, chapitre 11, versets 24 et 25. Ce texte de l’institution de l’Eucharistie vient s’ajouter aux récits des trois synoptiques : saint Matthieu XXVI, 26 – 28, saint Marc XIV, 22 – 24, et saint Luc XXII, 19, 20. Le texte de saint Paul, considéré habituellement comme le plus ancien, a été rédigé aux environs de l’an 55 à Ephèse. Comme Saint Paul l’indique lui-même dans le verset précédent les paroles de l’institution « Pour moi, en effet, j’ai reçu du Seigneur ce qu’aussi bien je vous ai transmis ». En ce qui concerne les synoptiques, la datation demeure encore très discutée. On peut raisonnablement la situer de façon traditionnelle avant 70.

Il est probable que les Apôtres n’ont pas mesuré toute la portée des paroles du Christ et la mission que le Seigneur allait leurs confier en ce Jeudi Saint, porte d’entrée du mystère pascal. L’Eglise n’était pas encore née. La lumière de la résurrection n’avait pas encore brillé sur le monde. Le Saint-Esprit n’avait pas illuminé le cœur des apôtres. Le mystère eucharistique trouve sa source dans le mystère pascal. Tout au long de ses trois années d’enseignement, le Seigneur a préparé les apôtres à ce don total pour sauver les hommes. A de nombreuses reprises, il leur a annoncé sa mort et sa résurrection. Mais de pauvres pêcheurs ne pouvaient mesurer l’ampleur du sacrifice du Fils de Dieu. Ce don d’amour au moyen duquel il resterait présent de façon réelle jusqu’à la fin des temps. Après la Transfiguration de Notre Seigneur, Pierre, Jacques et Jean s’interrogeaient sur ce que voulait dire « ressusciter d’entre les morts » (Mc IX, 10). Le Christ a dit et redit qu’il n’abandonnerait pas les hommes. « Depuis que, à la Pentecôte, l’Église, peuple de la Nouvelle Alliance, a commencé son pèlerinage vers la patrie céleste, le divin Sacrement a continué à marquer ses journées, les remplissant d’espérance confiante »[1].

Lors de la Cène, Jésus anticipe l’offrande libre de sa vie en appelant ses apôtres à perpétuer le mémorial de son sacrifice. Il institue le sacrement de l’Eucharistie, « sacrement de l’amour, signe de l’unité, lien de la charité, banquet pascal dans lequel le Christ est mangé, l’âme est comblée de grâce, et le gage de la gloire future nous est donné »[2]. Par ce sacrement, qui procède « selon un mode que le Logos est seul à connaître » (St Cyrille d’Alexandrie), Il permet à l’Église, son Épouse bien-aimée, nourrie ainsi de sa présence, de vivre et de poursuivre son œuvre. En instituant le sacrement de l’ordre, il établit des hommes comme prêtres de cette nouvelle Alliance qui auront pour mission de poursuivre son œuvre.

En parcourant les enseignements du Magistère de l’Église, des Pères de l’Église, des Saints, on rencontre des textes d’une grande beauté illustrant ce don du Fils de Dieu. Aussi, les quelques passages ci-dessous évoqueront ce sacrement de l’Eucharistie permettant de mieux saisir l’apport musical de la mélodie grégorienne.

Saint Augustin, dans ses Confessions (livre VII, 10, 16), fera dire à l’Eucharistie : « Je suis la nourriture des forts ; crois et tu me mangeras. Tu ne m’assimileras pas à toi, comme la nourriture de ta chair, c’est toi qui t’assimilera à moi ».

Au IVe siècle, Saint Ephrem le syrien utilise l’image de la braise tirée du prophète Isaïe (cf. 6, 6). Le chrétien touche et consomme la braise qui est le Christ lui-même : « Dans ton pain se cache l’Esprit qui ne peut être consommé ; dans ton vin se trouve le feu qui ne peut être bu. L’Esprit dans ton pain, le feu dans ton vin : voilà une merveille accueillie par nos lèvres. […] Au lieu du feu qui détruisit l’homme, nous avons mangé le feu dans le pain et nous avons été vivifiés » (Hymne De Fide 10, 8-10).

Parmi les théologiens du XIIIe siècle, une figure se détache tout particulièrement, celle de Saint Thomas d’Aquin. Dans la Tertia Pars de sa Somme théologique, il développe une véritable doctrine de l’Eucharistie. A la demande du pape Urbain IV, il écrit les textes, les hymnes de l’office de la Fête-Dieu. Lisons ou chantons le 5e verset de l’Hymne Pange lingua : « Il est grand, ce sacrement. Adorons-le, prosternés. Que s’effacent les anciens rites devant le culte nouveau ! Que la foi vienne suppléer aux faiblesses de nos sens ». Ou encore la séquence Lauda Sion de cette même fête, toujours écrite par l’Aquinate où il reprend une partie de la doctrine eucharistique développée dans la Somme. Pensons aussi à l’hymne Adoro Te.

De nombreux prodiges eucharistiques ont marqué la vie de l’Eglise. Le plus connu est sans doute celui de Lanciano, petite ville d’Italie à quelques kilomètres de la mer Adriatique. Ce miracle eut lieu au début du VIIesiècle. Un moine basilien, sage sur les choses du monde mais moins sur les choses de la foi, passait par un moment difficile dans sa perception de la présence réelle de Notre Seigneur Jésus-Christ dans l’Eucharistie. Il priait constamment pour le soulagement de ses doutes ; celui-ci effectivement doutait et se trouvait consumé par l’effroi de perdre un jour sa vocation. Son martyre était très pénible, de plus il souffrait quotidiennement de la routine dans l’accomplissement de son sacerdoce. La grâce Divine ne l’abandonna pas, car Dieu le Père, dans sa Miséricorde Infinie, le sortit des ténèbres avec la même grâce accordée à l’apôtre Saint-Thomas. Un matin, pendant la célébration de la Messe, sujet à une grande attaque de doutes, il commença la Consécration devant les habitants d’un village voisin. Soudainement après la Consécration du Pain et du Vin, ce qu’il vit sur l’autel le fit trembler des mains. Il resta dos aux fidèles, interdit, immobile, pendant un moment qui sembla aux paroissiens une éternité, puis, doucement il se tourna vers eux et leur dit : « O témoins heureux à qui le Dieu Béni, pour contredire mon incrédulité, a voulu se révéler Lui-même dans ce béni Sacrement et se rendre visible à nos yeux. Venez voir notre Dieu si près de nous. Voici la Chair et le Sang de Jésus-Christ, notre Bien-Aimé. » L’hostie s’était transformée en Chair et le Vin en Sang !

« Que fait Notre Seigneur dans le Saint Tabernacle ? Il nous attend ! » disait le Saint Curé d’Ars au début du XIXe siècle. Ou encore : « il n’y a rien de si grand que l’Eucharistie. Dieu ne peut se résoudre à nous laisser seuls sur la terre. Il descend sur nos autels où il nous attend nuit et jour. O mon Dieu que c’est dommage que nous ne soyons pas pénétrés de votre sainte Présence … ». Ou toujours du Saint Curé : « On n’a pas besoin de tant parler pour bien prier. On sait que le bon Dieu est là dans le tabernacle : on lui ouvre son cœur, on se complaît en sa sainte présence : c’est la meilleure des prières ». « Souvent le curé d’Ars faisait des pauses en disant son office et regardait le tabernacle avec des yeux où se peignait une joie si vive, qu’on aurait pu croire qu’il voyait Notre Seigneur » (C. Lassagne, Monnin II 580).

La Constitution Lumen Gentium du Concile Vatican II au numéro 11 rappelle que le sacrifice eucharistique est « source et sommet de toute la vie chrétienne ». Le Jeudi Saint 2003, le Bienheureux Jean-Paul II lui a consacré une lettre encyclique Ecclesia de Eucharistia, sa dernière encyclique. S’appuyant sur l’enseignement constant de l’Église et du Magistère, Jean-Paul II souhaitait raviver au sein de l’Église l’admiration envers le sacrement de l’Eucharistie et souligner les ombres et les abus concernant sa célébration. « La dernière Cène est bien le fondement du contenu dogmatique de l’Eucharistie chrétienne, mais non celui de la ‘forme’ liturgique. Celle-ci, précisément, n’existe pas encore en tant que chrétienne. L’Église, dès lors que la séparation d’avec l’ensemble d’Israël était devenu inévitable, a dû trouver sa ‘forme’ propre, répondant à la signification de ce qui lui avait été confié »[3].

« Car la sainte Eucharistie contient tout le trésor spirituel de l’Église, c’est-à-dire le Christ Lui-même, Lui, notre Pâque, Lui, le pain vivant dont la chair vivifiée par l’Esprit Saint donne la Vie aux hommes, les invitant et les conduisant à offrir en union avec Lui, leur propre vie, leur travail, toute la création. On voit donc alors comment l’Eucharistie est bien la source et le somme de toute l’évangélisation. »[4]

Mais revenons à l’étude de la pièce grégorienne. C’est avec le 8e mode, que le compositeur met en musique les paroles de Notre Seigneur, mode à la fois ample et plein de certitude. La mélodie se cantonne principalement dans la quarte sol – do construite au dessus de la finale sol de ce 8e mode. En parcourant rapidement la pièce, on trouve quelques excursions sous la finale vers les notes fa et mi. Une seule fois, la mélodie dépasse la dominante du 8e mode, le do, sur le mot quotiescumque, sommet mélodique de la pièce. Deux phrases musicales composent cette pièce.

Dès le début de la pièce, le Seigneur nous parle avec fermeté, calme et sérénité. L’intonation de la pièce sur Hoc corpus, d’ambitus faible, une seconde au-dessus et une seconde au-dessous de la note sol, est mélodiquement simple et légère. Le podatus quassus (donc plutôt ferme dans l’exécution) de Hoc traduit magnifiquement l’assurance et la confiance du Seigneur lors de l’institution du sacrement de l’Eucharistie. C’est aussi une manifestation musicale de sa présence bien réelle dans l’Eucharistie. Il s’offre à nous sur les autels. Le porrectus flexus de la syllabe ‘cor’ de corpus reste très léger avec le celeriter qui l’accompagne. Chanter l’accent du mot avec vie et confiance, et le petit mélisme suivra sans lourdeur.

L’incise qui suit nous rappelle le pourquoi de l’offrande du Seigneur en ce Jeudi Saint, et lors de toutes les messes célébrées de par le monde ; C’est pour son peuple, pour nous, afin de nous racheter du péché. Deux podatus quassus sur chacune des syllabes du mot vobis font ressortir les destinataires du sacrifice du Fils de Dieu. Le sommet mélodique de l’incise se situe sur la première syllabe de tradetur. La mélodie nous y conduit progressivement depuis le début de l’incise par un léger crescendo tout en s’appuyant sur la note sol. La cadence de cette incise, légèrement amplifiée par la présence du torculus épisémé sur l’accent de tradetur, reste un peu en suspens, comme pour attendre l’incise suivante.

Communion Hoc Corpus

(Reproduction avec l’aimable autorisation de l’abbaye Saint Pierre de Solesmes)

Le premier membre de cette phrase concerne le Corps de Jésus-Christ, la seconde partie, son Sang qui est intimement lié au Corps. Il est tout à fait naturel que la mélodie traduise cette unité de l’humanité vivante, l’un ne va pas sans l’autre. Le deuxième membre de phrase gagne un peu de hauteur mélodique. Le passage hic calix répond au Hoc corpus de l’intonation par les mêmes notes dans un style légèrement plus simple. L’accent de calix est mis en relief par un torculus. Puis sur novi testamenti, la mélodie s’établit sur la note si, comme un récitatif. L’accent de testamenti est préparé par la note la de la syllabe précédente. La nouvelle Alliance remplace l’ancienne, le nouvel Adam vient sauver le monde après la chute du premier Adam, le Nouveau Testament vient accomplir les promesses de l’Ancien. Sur meo, il convient de chanter avec un crescendo bien affirmé. C’est le sang du Seigneur dont il est question. Enfin, cette première phrase musicale s’achève sur un dicit Dominus bien affirmé. C’est le Seigneur qui a institué l’Eucharistie et non les hommes. C’est le Christ, le maître de l’Eglise, les hommes n’en sont que les intendants. C’est Lui qui est le Sacrement et qui s’est livré pour nous. Tout cela est notre foi et se fonde sur la parole du Seigneur, il l’a dit.

La seconde phrase commence dans une atmosphère légèrement différente. La mélodie débute sur la note do, dominante du 8e mode. Le mouvement est assez enlevé. Il s’agit de l’ordre du Seigneur donné aux apôtres, et par la suite à tous les prêtres : Hoc faciteCela, faites-le. Il nous faut prier le Maître de la moisson d’envoyer des ouvriers à sa moisson ! Les prêtres sont indispensables pour le salut du peuple de Dieu. C’est par leur intermédiaire et par les sacrements qu’ils dispensent, que le Seigneur nous fait vivre. Ils agissent in persona Christi au moment de l’Eucharistie. Il nous faut accueillir cet ordre en même temps que l’invitation de Marie aux noces de Cana : « Faites tout ce qu’il vous dira » (Jn 2, 5). La mélodie s’envole alors sur quotiescumque, sommet mélodique de la pièce. A chaque messe, le Christ est présent sur l’autel, mystère de l’Eglise, mystère de la Foi. On mesure alors toute l’importance de la prière eucharistique, « centre et sommet de toute la célébration »[5]. « Par des invocations particulières, l’Eglise invoque la puissance de l’Esprit Saint, pour que les dons offerts par les hommes soient consacrés, c’est-à-dire deviennent le Corps et le Sang du Christ, et pour que la victime sans tache, que l’on reçoit dans la communion, contribue au salut de ceux qui vont y participer »[6]. L’Eglise doit poursuivre sa mission reçue du Christ jusqu’à la fin des temps. L’incise se conclut toujours à l’aigu sur sumitis dans une atmosphère assez aérienne. Une cadence en deuterus achève cette incise.

Dans la dernière incise de la pièce, on revient à la contemplation au moyen d’un récitatif qui se développe autour de la note la. L’accent de meam est légèrement orné. Commençant sur une virga pointée, il se poursuit en un mélisme très léger qui s’étend sur le mot commemorationem traduisant de façon musicale l’ordre de continuer cette mission en mémoire du Christ jusqu’à la fin des temps. Une magnifique finale conclut cette pièce. Elle rappelle un peu une finale de quatrième mode, qui ne finit pas. « Et voici que moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde » selon la finale de l’évangile selon saint Matthieu, reprise des paroles du Seigneur.

« Mysterium fidei ! Si l’Eucharistie est un mystère de foi qui dépasse notre intelligence au point de nous obliger à l’abandon le plus pur à la parole de Dieu, nulle personne autant que Marie ne peut nous servir de soutien et de guide dans une telle démarche »[7]. Confions nos communions à Notre-Dame pour que notre vie soit tout entière un Magnificat !

A. P.

 


[1] Constitution Sacrosanctum Concilium  -n°47
[2] Bienheureux Jean-Paul II  -Lettre encyclique « Ecclesia de Eucharistie », n°1
[3] Cardinal Joseph Ratzinger  -La célébration de la Foi – Editions Téqui, page 41
[4] Concile Vatican II – Décret Presbyterorum ordinis, 5.
[5] Présentation générale du Missel Romain, n°48
[6] Présentation générale du Missel Romain, n°55
[7] Bienheureux Jean-Paul II  -Lettre encyclique « Ecclesia de Eucharistie », n°54